Camila Paez

Les pesticides : environnement, alimentation et apprentissage

Au lendemain de mon premier article concernant l’importance de la consommation de fibres pour l’apprentissage, et sans doute du fait aux algorithmes, je suis tombée sur une publication de Marc-André Selosse qui évoquait l’influence des Perturbateurs endocriniens dans l’apprentissage.

Sous son post, j’ai été étonnée de voir pléthore des commentaires qui criaient à l’amalgame hâtive à la conclusion « fantaisiste » ou à « l’excès stupéfiant » 

Dans sa publication, Marc-André Selosse ne faisait qu’ouvrir un débat qui à mon sens doit aussi se tenir quant aux raisons multifactorielles du déclin du niveau des élèves. En effet, les résultats du classement PISA ont fait émerger des hypothèses variées en lien avec la formation des enseignants, l’efficacité du système, les dommages causés par les écrans, les dégâts du Covid…

Bien que les résultats du classement PISA dans certains pays utilisant davantage de pesticides comme la Corée ou le Japon soient supérieurs à ceux obtenus par les élèves français, il est pertinent de rappeler les effets que ces produits phytosanitaires ainsi que d’autres substances potentiellement présentes dans l’environnement peuvent avoir sur l’apprentissage. Dire que ces produits n’ont pas d’effet sur la santé cognitive ou qu’ils ne peuvent pas expliquer en partie la baisse des résultats serait vouloir chercher une unique cause à un problème systémique qui ne concerne pas que la France.

Que pouvons nous retenir des certaines études scientifiques qui établissent un lien entre capacités cognitives, perturbateurs endocriniens et substances polluantes de l’environnement ?

Les hormones thyroïdiennes envoient des signaux essentiels pour le développement du cerveau du fœtus, du nouveau-né et de l’enfant en bas âge, mais différentes substances chimiques présentes dans notre environnement (plastiques, ustensiles de cuisine, vêtements, les cosmétiques…) peuvent interférer avec l’action des hormones.

Barbara Demeneix, nous rappelle que « depuis 2001, différents travaux de recherche montrent que cette perturbation endocrinienne fait planer de réelles menaces sur notre santé car on observe chez plusieurs populations une baisse de QI et une augmentation des maladies neurodéveloppementales. »1 Cette biologiste évoque également que nombre de produits sont retrouvés dans le liquide amniotique, d’où l’importance de s’attarder sur la question de l’exposition aux polluants dès la grossesse.

Quelques exemples d’actions de ces substances

Un des mécanismes le plus cité de perturbation des capacités cognitives via les pesticides est celui de l’action des insecticides organophosphorés et carbamates. Ces pesticides agissent en inhibant l’enzyme acétylcholinestérase (AChE). Cette enzyme a pour rôle de dégrader l’acétylcholine, un neurotransmetteur impliqué dans la plasticité synaptique, c’est-dire la capacité des neurones à renforcer ou affaiblir une connexion après qu’il a transmis un signal nerveux. Puisque l’acétylcholine ne peut pas se dégrader, elle va se cumuler et perturber l’apprentissage et la mémoire en déséquilibrant la communication neuronale.

Mais ce n’est pas le seul mécanisme, les pesticides perturbent également les fonction cérébrales en générant un excès de radicaux libres qui peuvent endommager certaines cellules. Plusieurs études sur cette question évoquent ce mécanisme dans les maladies neurodégénératives.

Selon un article publié dans une revue scientifique en 2023 (Wen et al.) les pesticides constituent un facteur de risque majeur pour le fonctionnement cérébral. En résumé, cette publication met en exergue cinq mécanismes impliqués :

  • le stress oxydatif accru évoqué ci-dessus.
  • une perturbation de la fonction mitochondriale (la centrale énergétique de nos cellules),ce qui entraîne un retard du métabolisme énergétique, une instabilité potentielle et une interruption de la transmission du signal neuronal, provoquant de graves lésions cellulaires.
  • une neuro-inflammation : en présence de certains herbicides, les microglies et les astrocytes (cellules immunitaires du cerveau) s’activent et prolifèrent rapidement et un processus en chaîne de réparation tissulaire est initié en réponse à ce stimulus, donc plusieurs voies de l’immunité s’activent, conduisant à la sécrétion d’un grand nombre de facteurs inflammatoires tels que l’interleukine-1β (IL-1β), l’interleukine-6 ​​(IL-6), le facteur de nécrose tumorale-α (TNF-α) et la cyclooxygénase-2 (COX-2).
  • Un dysfonctionnement des neurotransmetteurs comme le mécanisme cité plus haut mais aussi concernant le GABA et la dopamine, qui eux régulent entre autres les mouvements, les émotions, le sommeil, la cognition et la mémoire.
  • Un dysfonctionnement du microbiote : l’accumulation de pesticides perturberait la composition du microbiote intestinal, ce qui peut à terme créer une porosité intestinale et réduire la quantité des AGCC (Acides gras à chaîne courte) dont on a vu l’importance dans mon 1er article.

Dans une autre revue plus récente (Honatel et al., 2024) des chercheurs ont analysé plusieurs articles publiés entre 2014 et 2024 qui traitaient du lien entre les pesticides (notamment insecticides néonicotinoïdes, organophosphorés et pyréthroïdes, en plus des herbicides, des fongicides et des mélanges) et leurs effet sur l’humain. Les données de cette revue suggèrent que les pesticides ayant différents mécanismes d’action peuvent induire des troubles cognitifs. L’exposition durant le développement, ainsi que l’exposition environnementale et professionnelle chronique, peuvent contribuer à une baisse des performances cognitives, notamment en matière d’apprentissage et de mémoire.

En résumé, les produits phytosanitaires et les autres substances présentes dans notre environnement n’ont pas une seule et unique voie action, comme on l’a vu les systèmes nerveux, endocrinien et immunitaire agissent en cascade et déclenchent plusieurs réactions qui vont avoir un impact dans la cognition et les capacités d’apprentissage.

L’INSERM rappelle que : « l’exposition aux pesticides peut se produire directement dans le cadre de leur fabrication ou de leurs utilisations professionnelles ou domestiques, mais aussi indirectement par l’air et l’alimentation. »  En ce sens, on pourrait également s’attarder sur les bénéfices de la consommation de produits biologiques. Dans son ouvrage, Barbara Demeneix rappelle que la recherche prouvait que la consommation des produits issus de l’agriculture biologique permettait de réduire l’exposition aux pesticides dont on a déjà esquissé leur impact sur le neurodéveloppement. Bien qu’il soit nécessaire d’effectuer des recherches supplémentaires sur cette question.

Dans les salles de classe, nous constatons aujourd’hui une augmentation de certains troubles du neurodéveloppement qui auront une répercussion dans l’apprentissage ou en tout cas dans les objectifs à attendre à l’école. Que ce soit clair, je ne pense pas que les différents TND soient un effet de « mode » et je salue que les diagnostics puissent se faire mieux de nos jours, mais sur le terrain plusieurs questions se posent et il est intéressant d’essayer de comprendre les causes pour peut-être songer à y remédier ou les prévenir. D’autant plus que les TND eux-mêmes sont aussi multifactoriels et réduire leur existence seulement à l’exposition à un produit toxique, serait simpliste et réducteur.

Sources :

https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-effets-sur-sante/

Wen, L., Wang, Y., Zhang, Y., & Zhang, Y. (2023). Pesticides as a risk factor for cognitive impairment: a review. Frontiers in Nutrition, 10, 1113099. https://doi.org/10.3389/fnut.2023.1113099

Honatel, KF, Arbo, BD, Leal, MB et al. Mise à jour sur l’impact de l’exposition aux pesticides sur la mémoire et l’apprentissage. Discov Toxicol 1 , 11 (2024). https://doi.org/10.1007/s44339-024-00011-9

DEMENEIX, Barbara. Le cerveau endommagé. Ed Odile Jacob (2016)

1 https://lejournal.cnrs.fr/billets/perturbateurs-endocriniens-une-menace-pour-notre-qi

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